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Du lundi 7 au mercredi 10 janvier 2019 [1], une région appelée la forêt de Serma située au sud de Boni (Douentza), dans le centre du Mali, a été le théâtre d’une action militaire de Barkhane, les forces militaires françaises au Mali. Amadou, qui est un habitant de Serma et notre source sur place, affirme qu’environ 50 véhicules, avec un soutien aérien, ont pris part à l’action autour de son village / camp. Il y a eu des tirs nourris provenant des avions et plusieurs personnes ont été arrêtées dans le camp peuhl. Selon Amadou, pour autant qu’il puisse en juger, ces arrestations se faisaient au hasard. Pour le moment, nous n’avons pas encore d’informations précises sur le nombre de victimes de cette agression. Les Français ont attaqué une Katiba imaginaire dénommée Serma, qui, selon eux, était impliquée dans des attaques au Burkina Faso, arrêtant et tuant une vingtaine de prétendus « djihadistes ».[2]

La Katiba Serma n’est pas une entité qui existe dans la réalité. C’est à travers un article de RFI du 9 janvier 2019 que nous avons pour la première fois entendu parler de cette fameuse Katiba [3]. La journaliste de RFI se demandait qui étaient les membres de la Katiba? Dans l’article en question, elle fait aussi remarquer que la Katiba Serma n’avait pas de leaders et qu’il s’agissait d’une organisation mystique. L’article ne dévoile pas ses sources, se bornant à parler de sources sur place. La seule « vraie » source, Aurélien Tobie[4], est présentée dans un bref fichier audio de 57 secondes, dont le montage est fait de manière à ne pas pouvoir entendre l’intégralité de ce qu’il raconte, laissant présager qu’on interprète mal ce qu’il a dit[5].

Il s’agit là d’un journalisme qui, en plus d’être mauvais, est dangereux. Aurélien a travaillé au Mali au cours des premières années du conflit dans ce pays. Nous étions en contact régulier avec lui et discutions de ce qui se passait dans le centre du Mali. Nous étions au courant du débordement du « problème » touareg sur le centre du pays. Nous avons décrit ce qui se passait dans nos blogs et en discutions dans les ambassades, à la MINUSMA et à l’Union européenne. Que s’est-il passé? Et pourquoi ne croyons-nous pas que la Katiba Serma existait déjà en 2012, ni plus tard, comme l’affirme l’article de RFI du 9 janvier?

Pourquoi ressentons-nous le besoin de dénoncer ce type de journalisme? Eh bien, c’est parce qu’il conduit à des attaques contre des personnes innocentes qui ont demandé à être entendues depuis plusieurs années et qui ont toujours été ignorées. Au lieu d’être entendues, elles ont été stigmatisées comme des djihadistes et des terroristes et sont devenues les véritables victimes de ce conflit asymétrique.

Nous devons éviter la même erreur qui a été commise lorsque l’existence de l’organisation du Front de Libération du Macina a été rendue publique. Nous osons dire que cette organisation n’a jamais existé. Elle est plutôt le fruit de l’interaction entre des acteurs internationaux, des djihadistes au nord du Mali et des groupes dispersés de jeunes rebelles armés dans la brousse. Ces derniers ont finalement été incorporés dans un réseau dans lequel circulaient les prêches du soi-disant chef de la MLF, Hamadou Koufa. Les prêches prirent une tournure djihadiste et contenaient de plus en plus des messages portant sur ‘l’union des Peulh’, une évolution qui allait de pair avec l’association de Koufa avec les organisations djihadistes du nord du Mali, qui instrumentalisaient ces groupes armés. Hamadou Koufa a été tué le 26 novembre 2018 par les forces françaises. Sa mort est contestée.

A Serma, un scénario similaire est en train de se produire. Les jeunes peulhs sont rassemblés dans des cellules dans la brousse (yimbe ladde). Ils ont acheté des armes, des motos et sont déterminés à défendre leur peuple et leur région. Ces Markaz sont dans différentes parties de la région : c’est-à-dire autour du Dialloubé, Boulikessi, et, effectivement, Serma. Ils peuvent ou non avoir sympathisé avec les idées de Hamadou Kouffa. Mais ils sont surtout où ils sont parce que l’absence de l’État a créé une situation d’insécurité généralisée. Raison pour laquelle la population s’organise pour sécuriser la région. Tel est également le cas dans la région de Seeno-Bankass où les Peuls s’organisent en groupes d’autodéfense pour être en mesure de contrer les attaques du Dana Ambassagou (les chasseurs dédiés à Dieu), un groupe d’auto-défense composé maintenant de multiples groupes ethniques sédentaires, mais qui est surtout associé aux Dogon. Ces milices Dogon sont devenues un facteur d’insécurité pour les Peuls et sont, affirment certains, soutenues par le gouvernement et l’armée malienne.

Les groupes peulhs, Yimbe Ladde ou Markaz, ne sont pas rassemblés dans une organisation faîtière. Ils n’ont pas de leaders centraux. Toutefois, ils semblent partager la conviction qu’ils doivent faire quelque chose face à la situation difficile dans laquelle eux-mêmes et leurs familles se trouvent. De plus, on ne peut nier que leurs actes peuvent être interprétés comme des actes criminels et antiétatiques.

Leurs actions sont inspirées par la colère parce qu’ils ne reçoivent pas de soutien extérieur pour sécuriser leur région : ni de l’Etat malien, ni d’aucun acteur international. Ils ont demandé de l’aide, mais ont été abandonnés à eux-mêmes et sont obligés de se défendre. De plus, ils ont en face d’eux un État soutenu (à leurs yeux) par la communauté internationale, qui est décidé à les arrêter et à les attaquer sous le soupçon présumé de leur alliance avec le djihadisme.

Pourquoi en est-il ainsi?
Quand, en 2012, le MNLA (mouvement Touareg) a occupé le Hayre, qui a maintenant acquis le nom de forêt Serma, tous les services étatiques avaient quitté la zone, laissant la région dans une insécurité totale. Une des premières actions des nomades a été d’envoyer leurs enfants dans les camps du MUJAO pour apprendre à utiliser les armes afin de pouvoir se défendre et défendre la région. Lorsque le MUJAO a pris le contrôle de la région en août 2012, les Peuls ont apprécié l’ordre qu’ils ont instauré. Comment ces liens avec le MUJAO continuent-ils de nourrir l’organisation de Yimbe Ladde est une question à laquelle il n’y a pas de réponse claire.

En octobre 2014, les nomades peuhls (à ne pas confondre avec les élites et anciens esclaves, ce qui est trop pour ce petit texte) ont organisé une grande réunion, qu’ils ont appelée réunion de prière, afin de faire appel à l’État malien et à la communauté internationale pour aider leur région. Ils pressentaient d’énormes difficultés. Nous avons suivi de près toutes ces évolutions. Le résultat de cette réunion[6], qui était un appel à l’aide, est resté vague : ni réponse claire, ni action. Ils ont été littéralement laissés à eux-mêmes. D’où la décision de prendre en charge leur propre défense. Les jeunes se sont alors retirés dans la brousse, en groupes très dispersés, et se sont organisés avec l’aide des réseaux sociaux / sms. Ils ont commencé à attaquer leurs propres élites qu’ils considéraient aussi comme des traîtres. Et ils ont attaqué les agents de l’état qu’ils ont maintenant identifiés comme leurs ennemis, tels les gendarmes, la police, les services forestiers et les unités de l’armée. En dépit de ces cris à l’attention et à l’aide, rien n’a été entrepris dans la région, à part la répression.

Que pouvons attendre d’une population qui ne se sent pas écoutée? Une population coupée de ses propres élites? Et une population qui interprète tout ce qui s’est passé au cours des 5 dernières années (et les décennies précédentes) comme étant dirigé contre elle? Tout cela se passe dans une zone où les derniers conflits sont devenus des guerres (entre les agriculteurs et les éleveurs et entre les éleveurs eux-mêmes autour des ressources naturelles). Et où l’État est passé, d’une entité absente, à une entité qui discrimine et définit les nomades Peuhls comme des terroristes.

Le prochaine phase pour les nomades dans cette région, Hayre, est qu’ils sont maintenant définis comme appartenant à une organisation bien définie, une Katiba, sur laquelle il n’y a que des preuves indirectes. Toutefois, cette fantaisie des médias et des services de sécurité peut devenir une réalité. En réaction à ces opérations militaires, ces groupes seront obligés de s’unir pour riposter et pourraient conduire à l’existence d’une véritable Katiba dénommée Serma. Les jeunes de la région se feront alors un plaisir d’adopter cet emblème inventé par RFI et les forces françaises. Toutefois, l’unification de ces groupes n’aura que des conséquences catastrophiques sur la situation sécuritaire dans toute la région du Sahel.

[1] Certains signalent depuis 4 janvier, voir: @MENASTREAM
#Mali: @EtatMajorFR detailed joint #Barkhane/#FAMa air-ground OP targeting Katiba Serma (#JNIM), between January 4-9 in the area of Sèrma (Haïre), #Mopti, event 1st reported by @WalidAg_M, + details by @OFourt/@RFIAfrique, 20 neutralized incl. 5 captured (commander & guard corps)

[2] http://www.rfi.fr/afrique/20190110-bilan-operation-contre-katiba-serma-mali

[3] http://www.rfi.fr/afrique/20190108-mali-katiba-serma-cible-operation-antiterroriste

[4] Aurélien Tobie, chercheur auprès de l´institut : Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI)

[5] Aurélien Tobie: communication personnelle

[6] https://mirjamdebruijn.wordpress.com/2015/03/02/nomads-unite-a-story-from-northern-mali/
Boukary Sangaré, « Le Centre du Mali: épicentre du djihadisme? », GRIP, Bruxelles, Mai 2016.

Mirjam de Bruijn, Boukary Sangaré et Han van Dijk, 11 janvier 2018
Photo: Boukary Sangaré